Plusieurs rédactrices donnent leur point de vue sur l’œuvre Work n°201 : Half the air in a given space de Martin Creed présenté à la Biennale de Lyon.
Le gros Loulou
"Expérience de la durée", le ton est donné. Mais qu'est-il entendu, est-ce la durée historique, la durée temporelle d'un événement éphémère, la durée matérialisée par une expérience particulièrement lente? Les deux commissaires de cette exposition, Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans (Palais de Tokyo, Paris) nous disent qu'ils ont cherché à faire un inventaire des années 90, où "le temps représente un matériau de construction davantage qu'un simple support". Il a donc s'agit de regrouper les ouvres d'artistes parlant de la durée dans laquelle se succèdent les événements, les actions, les jours et les nuits; cette durée étant mesurable. Une oeuvres semblent assez bien rendre compte de cela Work n°201 : Half the air in a given space de Martin Creed, jeune artiste minimaliste anglais. Dans cette oeuvre, une salle est remplie pour moitié (environ 2,50m, la salle est haute de 5m) de ballons de baudruche roses. Les spectateurs y entrent et en sortent au compte goutte. Ils font ici une « expérience de la durée » assez évidente : on y entre dans un état d'esprit léger, euphorique; c'est très amusant et régressif. Cependant, au fur et à mesure que l'on avance dans la pièce, l'euphorie se transforme en angoisse, en bouffées de chaleur et en sensation d'étouffement; d'autant plus que l'attente pour y rentrer se reproduit pour en sortir (il est très difficile d'ouvrir la porte de sortie sans en faire sortir les ballon). On est là, notre champ de vision est rempli de ballons, on a l'impression que notre corps aussi; plus on bouge pour chasser les ballons, réflexe naturel, plus ils nous reviennent dessus. Bref, il n'y a pas d'échappatoire. On peut donc ici pleinement expérimenter le temps et la durée, ainsi que les changements émotionnels qu'ils peuvent engendrer. Martin Creed a réalisé ici une oeuvre simple mais percutante, ramenant l'oeuvre d'art à une simple expérience.
Bulldog
L’artiste anglais Martin Creed cherche à valoriser d’avantage l’expérience du corps que la production d’objets. Pour cela il nous plonge dans un immense « container » de cinq mètres de hauteur remplis par moitié de ballons de baudruches roses de quarante centimètres de diamètre… Le but étant de traverser cette pièce qui s’étant sur quarante mètres carrés en tentant de trouver la porte de sortie. Un véritable parcours qui nous intrigue, nous amuse et nous angoisse…Plus l’on tente de trouver la sortie plus notre espace est envahis de ballons, sous nos bras, sur la tête sur le nez presque sous nos pieds…Nos cheveux s’électrifient, notre sourire se crispe, on ne sait ou aller… Cet univers quasi psychédélique met en jeu le corps et l’esprit. Cette mise en situation répond parfaitement bien à l’intitulé de cette biennal « Expérience de la durée », le spectateur subit une perturbation physique et morale dans l’espace et dans le temps…On se sent compresser, comprimer voir même aplatit par cette montagne de ballons. Peut être une façon de montrer le poids de notre environnement, de notre espace et de notre société régit par un monde trop plein d’objet, une société finalement hyper matérialiste… Au-delà d’une vignette illustrative que l’on se contente de regarder on vit l’œuvre et on l’a fait vivre… entre art et réalité cette notion d’expérience qui implique un autre rapport aux œuvres et à l’exposition, cherche à instaurer un nouveau dialogue sur l’art…
Dinky Dog
La Biennale internationale de Lyon est consacrée cette année à l'expérience de la durée. La Sucrière, l'un des sites de la Biennale, comble le visiteur d'expériences à vivre qui, très vite, lui font perdre ses repères. L'une d'entre elles attire les foules, et personne n'ose reculer devant la longue file d'attente qui la précède. Il s'agit de l'installation Half in the Air in a Given Space de Martin Creed. L'artiste propose ici, peut-être sans le vouloir, un vrai parcours du combattant. Le visiteur est d'abord séduit, dans la file d'attente, par un très beau spectacle, entraperçu par une porte vitrée : une nuée de ballons de baudruche rose s'élèvent au plafond, par dessus les visiteurs et les dissimulent. On croirait assister à un magnifique ballet de ballons, dont le rose évoque les tutus des danseuses. Ainsi, le visiteur sait déjà en partie ce qui l'attend ; rien d'extraordinaire à première vue, une promenade rapide parmi une centaine de ballons de baudruche... Les visiteurs présents dans la salle semblent bousculer les ballons pour se frayer un passage. Très vite, on ne les distingue plus, perdus sous la masse de ballons roses, mais on devine leur itinéraire aux mouvements des ballons. Certains ballons restent comme scotchés au plafond. Le spectacle n'en est que plus magique, même si cela s'explique par la présence d'électricité statique! Avant de pénétrer dans la pièce réservée à l'installation, un jeune homme, à l'entrée, a pour mission d'apaiser l'humeur des impatients et de réguler les entrées en fonction des sorties annoncées par son collègue, posté à la sortie de l'installation. On entre dans la pièce par vague de deux ou quatre personnes. A l'entrée, le jeune homme fait quelques dernières recommandations aux visiteurs, avant qu'ils ne s'engouffrent parmi les ballons : "Attention, la sortie est juste en face! Allez toujours tout droit! Lorsque vous l'aurez atteinte, positionnez-vous dos contre le mur, et regagnez la sortie en pas chassés!" Chacun répète donc deux, trois pas chassés pour se rassurer sans bien comprendre la raison de cette recommandation, puis on se précipite dans la salle. A l'intérieur, vous ne voyez que du rose. Et là, vous vous remémorez les dernières paroles du gardien :"C'est facile, c'est tout droit!". Alors, pour faire durer un peu plus l'aventure, vous allez à gauche, puis à droite, quand tout à coup vous vous affolez, vous ne savez plus dans quelle direction regagner la sortie, vous vous débattez contre ces ballons qui vous collent à la peau et vous empêchent de respirer. La farce commence à vous peser, mais heureusement, un autre groupe de personnes arrive tout droit vers vous, riant aux éclats. Finalement, vous les suivez jusqu'à la sortie. Arrivés là, l'aventure n'est pas terminée : il faut encore sagement faire la queue. On doit sortir un par un, en veillant à ce qu'aucun ballon ne s'échappe de la salle ; opération des plus difficiles. Bref, dix bonnes minutes plus tard, vous respirez, vous êtes enfin dehors, et délivrés de ces horribles ballons roses. Vous prenez alors le temps de faire le tour de la nouvelle salle dans laquelle vous vous trouvez et vous appréciez la bonne mise en scène de Virginie Barrée : une salle rouge avec un mannequin suspendu au plafond. Le décor rappelle le générique du film Shining de Stanley Kubrick. Puis vous repensez à l'installation de Martin Creed et vous ne pouvez vous empêcher d'être déçu. Toute l'impatience et l'excitation ressentie lors de la file d'attente sont retombées et vous semblez avoir été floué. Autant le spectacle était admirable de l'autre côté de la porte vitrée, autant l'expérience en elle même était exécrable. De loin, les ballons roses nous rappelaient la barbe à papa de notre enfance, de près ils nous apparaissent sales, poisseux et nous révulsent autant que des méduses. A leur contact, nos cheveux se hérissent, et l'on ressent des brûlures.
Alors que devant l'entrée, les ballons suscitaient en nous une envie de douceur et de caresses, à l'intérieur ils provoquent dégoût et colère. Tout le monde a hâte de sortir de la salle. Dès qu'une première personne trouve la sortie, elle le crie aux autres et tous s'y précipitent. Certains sortent amusés, d'autres sont contrariés, mais personne ne semble subjugué contrairement à l'installation de Ann Veronica Janssen, qui, elle fait l'unanimité. On est loin, en effet, de l'immersion plus subtile et plus riche en émotions proposées par l'artiste anglaise qui consiste à faire déambuler le visiteur dans une pièce envahie d'un brouillard épais et d'une lumière verte diffuse. Là aussi, le visiteur perd tous ses repères et doit retrouver la sortie. Pourquoi l'installation de Martin Creed nous paraît-elle moins convaincante? Peut-être sommes-nous plus réceptifs à des installations qui bouleversent davantage nos sens comme Lee 121 de Ann Veronica Janssen, ou même nous questionnent sur nos valeurs morales, comme Flying Rats de Kader Attia ? En comparaison à celles-là, l'installation de Martin Creed nous paraît plus mièvre, plus anodine. A tort, peut-être, car la perception de toute installation artistique dépend beaucoup de la sensibilité et du vécu de la personne qui l'expérimente. Ces ballons qui me parlent d'abord de jeux enfantins et qu'alors je juge charmants et poétiques me déçoivent par la suite et même me font horreur pour finir. Mais n'en suis-je pas au point où Martin Creed voulait m'amener? J'ai vécu cette expérience. De plus, il faut reconnaître que l'installation de Martin Creed illustre parfaitement le thème choisi pour la Biennale 2005 : Expérience de la durée. Puisque le contact avec les ballons de baudruche va en amuser certains en réveillant chez eux des souvenirs de jeux d'enfants, et en irriter d'autres, on peut dire que cette oeuvre a dans tous les cas le mérite de faire réagir le visiteur. C'est une expérience originale qui lui fait prendre conscience du temps qui s'écoule. Le parcours parmi les ballons pousse chacun, selon ses besoins, à accélérer, à ralentir ou même à s'arrêter. A deux reprises, nous avons l'impression que le temps est au ralenti, nous sommes impatients : d'abord devant la porte parce que nous souhaitons rentrer au plus vite (je m'attendais réellement à des émotions esthétiques et agréables), puis dans la pièce parce que nous souhaitons en sortir ! Dans ces deux cas, la durée devient sensible. Ainsi, l'installation de Martin Creed nous permet de faire l'expérience de la durée, qui n'a pas seulement à voir avec la mesure chiffrée du temps qui passe, mais beaucoup plus avec nos perceptions, agréables ou désagréables.
Scoobydoo